Friday, 25.07.2014, 01:45pm (GMT)
All News
Cote D'Ivoire
Congo(R.D.C)
Football
Politique
Hip Hop
Nigeria, Ghana
Soccer
Others(English)
Divers
Mali
Senegal
Cameroun
Hip Hop Africain
Autres Pays




Cameroun

Petit-Pays: Héros malgré lui
Sunday, 30.04.2006, 04:48am (GMT)





Il vit presque autant d’artistes camerounais à l’étranger – en France notamment – à ce jour, qu’il y en a sur place au pays. Partis souvent pour des raisons aussi bien professionnelles que personnelles, il arrive quelques fois qu’ils se fassent entendre du loin de leur oubli, par des œuvres pétillantes ou catastrophiques que l’histoire retient souvent de manière courageuse dans la grande épopée de la création artistique camerounaise des temps modernes. Aujourd’hui, cinq figures donc, représentant chacune à sa façon une génération, un style, une déchéance ou un succès. Personnages divers, diversement connus ou appréciés, dont Mutations se réapproprie les itinéraires.

La fonction morale, politique et sociale de l’artiste est bien connue depuis l’antiquité : c’est à lui que revient en effet le génie d’exprimer des idées, non pas par des formules abstraites et confuses, mais par la mise en forme d’une matière sensible, immédiatement perceptible par toute personne qui a la faculté de décrypter un langage autre que celui des mots. C’est cette ambition qui lui permet de toucher, d’être émouvant et qui donne à l’art une fonction de connaissance, une vocation à traduire une réalité plus réelle que celle des “philosophes” et des “scientifiques”. Réalité pas nécessairement rationnelle, harmonieuse mais qui a tout le loisir de prendre source dans l’illogique, l’inintelligible, le chaotique, l’absurde et même, parfois, le dégénéré. Nietzsche affirmait à cet égard que l’art a “plus de valeur que la vérité” et que l’Humanité se réfugie dans l’art, justement, “pour ne pas périr de vérité”. On peut donc oser réhabiliter cette perspective radicale pour donner à comprendre la raison pour laquelle, en toute chose, sur un point de vue subjectif et pointilliste, Adolphe Claude Moundi, alias Petit-Pays, est l’artiste camerounais le plus couru de ces quinze dernières années ; l’homme à qui on doit la recomposition du paysage musical national, à partir d’une posture inattendue et parfois fanfaronne, faisant de lui une sorte d’avant-garde, porteuse d’une véritable révolution permanente.

Avant-garde, tout d’abord, par rapport à lui-même : il naît en 1966 d’une famille décomposée et problématique, au centre de laquelle la mère tient le rôle d’un père, d’une paternité absente, invisible. Quelques chansons fumeuses, racontées plus tard sous le ton de “mon père était haoussa”, viendront lourdement écrire par un détour psychanalytique sommaire, la quête sincère et éplorée d’un jeune homme pour une paternité, un visage, un corps dont le vide aura rempli sa vie comme celle de tous ces enfants dont la quête de sens se déroule à l’ombre des fantômes. Adolphe va aller à l’école, alors, comme tout enfant qui traîne une impression aigue d’insuffisance, de manque. Les années 70 sont marquées à l’international par une grave crise pétrolière et par la déchéance du président américain Nixon. Au Cameroun, Ahmadou Ahidjo achève de conduire sa féroce répression du “maquis” tout en lançant des slogans aussi ampoulés que celui de la “Révolution verte”. Les “plans quinquennaux” ne sont pas qu’un dogmatisme soviétique, le pays réussit à avancer. A Douala, l’enfance se transporte sur le visage des adultes, sur toute l’étendue de leurs querelles, de leurs incertitudes, de leurs souffrances. On dit de l’élève Moundi qu’il n’est pas le plus brillant du genre, sur les bancs de l’école ; mais au moins sa mère rêve-t-elle d’en faire quelque chose, n’importe quoi, à défaut de le couler sur un destin, modèle Cheik Anta Diop.

Chèque en blanc pour des études qui ne deviennent alors qu’une arlésienne. En classe de quatrième, il a le temps de dire “stop” aux profs de matchs et de géographie. Autant par intuition que par dépit: les cours de guitare sont une exaltation de meilleur niveau et il n’est pas une raison qui justifie qu’il ne change pas radicalement de direction. L’avant-garde consiste, on le sait, à prendre toujours à contre-pied l’ordre établi. La quête de l’avenir se joue alors à savoir ce qu’on va avoir, ce qu’on va être, ce que peut signifier la vie après la mort. Le christianisme a construit sa théologie sur l’idée du salut avec une conception de la vie sur terre nouée autour de l’ambiguïté de la “réussite” – la spirituelle contre la matérielle. On peut alors se demander ce qui rôde dans l’esprit d’un jeune garçon qui va à l’église tous les dimanches et qui demande au Bon Dieu de lui inoculer le talent de la musique. Son premier album qui paraît, dans le courant de 1987, le révèle déjà comme une étoile de son temps, dans un ciel où scintillent des monuments comme Prince Eyango, Ndedi Dibango, sans parler des Têtes brûlées. “Ça fait mal” comporte les textes imbéciles de son premier album, mais tout le monde le danse partout. La saga de Petit-Pays vient tout juste de commencer.

Iconoclasme

Par la suite, les albums vont s’enchaîner, pratiquement au rythme d’un tous les ans. On commence alors à découvrir un artiste qui ne tardera pas à sortir de la “normalité” prévisible et tranquille des générations du passé, pour s’investir dans des stratégies outrancières et folkloriques, destinées à la construction d’une icône fragile et illusoire. Adolphe-Claude n’est pas encore une star, mais sa côte ne va pas tarder à monter vers le firmament des étoiles. La musique qu’il donne à écouter n’est pas forcément quelque chose d’original, mais la sympathie qui naît à son sujet auprès des gens qui l’observent va rapidement prendre l’ampleur d’un triomphe en régime communiste. Juste quelques années après s’être engagé sur la scène de la reconnaissance, le voilà qui trône sous les yeux de tout le monde comme un baobab en plein village du Sahel. En 1998, il signe “Ancien Parigo”, avant de “Trouver la vie”, deux ans plus tard. On ne parle alors désormais plus que de ce garçon, comme d’une créature qui fait peser une menace claire et définitive sur les certitudes de ses anciens compagnons. La musique camerounaise est une création en pleine évolution et il n’est pas envisageable que toute la nouvelle génération d’artistes qui sortent de la télé ne soit pas en mesure de donner le gros de ce qu’elle possède dans le cœur.

Car, si Adolphe-Claude Moundi va exploser autant, c’est bien parce que, à sa manière, il se sera fait l’inventeur d’une colonie de chanteurs et de musiciens camerounais aux vertus essentiellement incrustées dans l’iconoclasme. Sur un chemin différent de celui que suivent des gens comme Solo Muna, Toucouleur, Tiger et bien sûr, Sam Fan Thomas, Ndédi Eyango, Tom Yom’s et tous les autres, il reprend le fond de la musique de chez lui et le fait fondre dans ce qui fait les hommes et les femmes de cette époque-là : le zouk. Petit-Pays devient en effet l’apôtre majeur de ce qu’on appelle à l’époque le “makossa-love”, sur l’instant radical où s’effectue par ailleurs, hors de son pays, la transition entre ce qu’on savait des Kassav’ et ce que les Antillais retiendront en héritage en terme de zouk-love. Ses guitares sont soignées, ses percussions jamais hautes, sa voix consacrée à réciter les mêmes histoires ennuyeuses sur les hommes et les femmes que l’amour trahit en permanence. L’homme se consacre sans fard aux chansons à l’eau de rose: ce vers quoi son cinquième album, “Mulema”, en 1992, va davantage le consacrer.

On lui reproche évidemment ses textes misérables et sans âme, complètement expurgés du type de rêveries nécessaires dont parlent des adultes remplis d’enthousiasmes. Une invective qui va commencer à prendre sens dans la dérive de “Nioxxer”, son cinquième album, pourtant magnifiquement drapé, à la pochette, sous les couleurs du Cameroun. On ne tarde pas à lui soupçonner une vraie pingrerie dans l’assimilation qu’il fait des valeurs morales ordinaires, avec un subconscient nécessairement orienté à ruminer la nature essentiellement lubrique de l’homme moderne. Mais son credo, surtout avec “Calsse F – Classe M” en 1996, sera désormais d’une telle clarté, d’une telle innocence et d’une sincérité telle que beaucoup, et même au-delà du Cameroun, trouveront dans sa personne, un signe distinctif de l’axe autour duquel gravite l’univers hormonal de la procréation. Petit-Pays aime le monde et le monde le lui rend bien: ses ventes explosent dans les disqueries, son nom est cité et récité partout, des tee-shirts reprennent quelques uns de ses slogans tragiques, avec des dessins de femmes fatales criant “Tue-moi ce soir !”. Réponse des mâles: “Hiiaa !”. On les vend alors, ces figurines, à 1.000 Fcfa sur les abords des cathédrales, dans le même lot que quelques revues pornographiques du genre, Penthouse…

Partant de cette époque, il n’y est plus une seule outrance dont Adolphe-Claude Moundi ait fait l’économie. Il a empilé des albums exécrables et de nombreux tubes magnifiques. Sa grandiloquence l’a emmené autant à poser nu (1996) qu’à se conduire un jour de 2001, sur la scène d’un concert à Douala, dans un cercueil tout peint en blanc. Fasciné par la mort et les histoires impossibles, il ne lui suffit apparemment pas qu’on ait dit de lui à une époque qu’il était devenu fou. L’homme est resté moqueur de toutes les rumeurs qui le rendent extraordinaire, en déployant autant d’efforts que possible pour brouiller les pistes, pour prendre une voie différente de celle que les autres empruntent. A voir la façon dont il se comporte, on conclut évidemment que la beauté n’est pas nécessairement au-dessus des choses vulgaires, mais qu’elle est en leur sein même, et qu’il suffit souvent d’un simple regard pour l’extraire, la révéler à tous. Et, chanter la femme, pense-t-il, n’est absolument pas une chose détestable, mais une tâche honorable, une façon de renter par la fenêtre, dans les profondeurs de cette population que la crise économique avait conduite à une sorte de déroute collective. Car, Petit-Pays le sait clairement, il est le parfait exemple de l’artiste des temps de crise: celui qui illustre plus que les autres, la scission radicale qui s’est opérée dans les imaginaires courants, entre l’Homme et sa destinée, l’Homme et son désir d’absolu et de grandeur, l’Homme et son rapport au collectif, au social.

Apocalypse

Il serait donc erroné de dire qu’il a perdu toute perception de la réalité; mais la réalité à laquelle il se confronte dans ses œuvres est parfaitement dépouillée de sa justesse et de sa symétrie. Il correspond à une sorte de lévitation permanente du Camerounais des temps modernes, qui reste plongé dans une étrange translation entre la partie désirante de sa personne et l’autre, en éternelle recherche de reconnaissance. Raison pour laquelle, de manière alternative, il se vante autant d’avoir construit une grande maison à Douala, qu’il fanfaronne d’être l’ami de quelques chefs d’Etat. Ses partisans invétérés lui reprochent d’ailleurs d’avoir versé, comme tant d’autres, dans cette sorte de frénésie stupide et caqueteuse par laquelle tous ceux qui en avaient hier, dans le ventre, se sentent plus que jamais en obligation de se jeter à la prosternation des rois. Petit-Pays en est ainsi, désormais, à déblatérer sur les “grandes ambitions”, sans honte aucune, habité en apparence par les symptômes classiques et primitifs du manque. L’apparition du jour, de la lune, ou même des étoiles peut souvent avoir, chez lui comme chez quelques autres, une résonance quasiment proche de l’apocalypse.

Mais, comment ne donc pas trouver aussi, dans sa personne, une signe évident de la solitude ? La vie d’un artiste, de tout bon artiste, est condamnée à se jouer toujours par les sommets, de façon groupusculaire auprès des avant-gardes. “A l’extrême pointe du triangle, disait Nietzsche, il n’y a qu’un homme, tout seul. Sa vision égale son infinie tristesse”. Parce que, justement, sa mission est de faire “avancer le chariot des récalcitrants”, de toutes les masses situées à la base du triangle. D’un côté donc, les hommes supérieurs qui ont de l’audace pour remettre en question les certitudes et les traditions; et de l’autre, les être ordinaires et parfaitement prévisibles, qui restent, eux, englués dans le conformisme. Raison définitive pour laquelle, en dépit de toute chose, Adolphe-Claude Moundi, alias Petit-Pays, est sans doute le plus grand artiste de sa génération.

Repères
- 1966 : naissance à Douala
- 1987 : début de carrière avec “Salamalekum”
- 1992 : “Eyamoyo”
- 1993 : “Avant-goût”, 5ème album
- 1995 : “Nioxxer”
- 1995 : “Korta, les dignitaires”
- 1996 : Classe F/Classe M
- 1997 : “Evangile” I & II
- 1998 : “Le son d’amour”
- 2005 : “La Monako”



Serge Alain Godong, à Paris, Mutations







Rating (Votes: 0)
Comments (1)  Tell friend  Print








Related Articles:
» Festi-Bikusti - l'apothéose en dansant
» L'étonnant "Africa World" de Conti Bilong
» Andre-Marie Tala en concert le 17 novembre 2007
» Nouvel album de Prince Eyango
» Gros plan sur Sergeo Polo
» Entretien avec Longuè Longuè
» SALLY NYOLO : VOUS AVEZ DIT PRODUCTRICE ?
» Charlotte Mbango "Mon combat"
» Sylvestre Abega Nga Owona ‘’ La musique camerounaise sera à l’honneur à Bruxelles le 28 juin’’
» Guy Manu, le digne fils du Cameroun est de retour !
» Simon Nwambeben , la nouvelle voix de la musique camerounaise
» Richard Bona, un artiste talentueux
» Philippe EKEKE nouvelle voix de la musique Camerounaise
» Ama Pierrot, "J'ai vendu 42.000 cassettes et 17.000 CD."
» SAM FAN THOMAS “Beaucoup de talents en Afrique”
» le bilan alarmant des maisons de production camerounaises
» La culture camerounaise en chute libre
» Longuè Longuè en liberté
» Benji Matéké cherche du boulot
» Chantal Ayissi : Diva divinement chansonnée
» Interview: Sergeo Polo
» Accusée d’escroquerie, K-Tino dément
» Sergeo Polo, artiste de l`année
» L'artiste chinois "Liu du Kamer" est mort
» Longuè Longuè interpellé pour viol
» Samy DIKO: “Je n’ai jamais été un homo”
» Interview : André-Marie Talla
» RUTH KOTTO: Confirme avec son nouvel album; " Dame de Coeur "


Other Articles:
Chantal Ayissi : Diva divinement chansonnée (19.04.2006)
Interview: Sergeo Polo (17.04.2006)
Accusée d’escroquerie, K-Tino dément (25.03.2006)
Sergeo Polo, artiste de l`année (17.03.2006)
L'artiste chinois "Liu du Kamer" est mort (17.01.2006)








Paperblog