Il est grand ! Il est beau ! Et il n’a pas échappé au mannequinat où il s’est bien illustré en Europe. Après le T et des photos pour certaines grandes marques, Imane Ayissi s’est reconverti en styliste-modéliste qu’il exerce sur la place parisienne. Il a aussi dansé et a écrit un livre autobiographique. Mais c’est la mode qui prend aujourd’hui son temps. Nous l’avons rencontré dans les coulisses d’un défilé à l’hôtel Ivoire. Entretien
Quand on entend Imane Ayissi, on pense immédiatement à la chanteuse camerounaise Chantal Ayissi. Les deux artistes sont frère et sœur. Imane, le cadet, fait ses débuts dans le show-biz comme mannequin. Après son Cameroun natal, il a dû immigrer en France, Paris notamment où il a réussi à se faire une image. Il pose et défile pour les grands noms de la mode occidentale comme Pierre Cardin, Yves St Laurent, Valentino…
«Je peux dire que j’ai quand même touché le plafond !», se rejouit-il. Mais, il ne s’arrêtera pas là. Il participe à des campagnes publicitaires pour des marques comme Gitane, Motorola, Fine…Avec les cigarettes Fines, des affiches géantes avec le portrait grandeur nature d’Imane étaient placardées dans plusieurs pays d’Afrique. Ce que le jeune Camerounais regrette aujourd’hui :
«J’ai fait deux campagnes différentes en deux ans. Je crois que ça a été affiché ici et dans pas mal de pays en Afrique. Ça aussi, c’est un problème parce qu’aujourd’hui, on défend à tout le monde de fumer en Europe. Mais on fabrique de la cigarette et on fait de la publicité en Afrique. Ce sont des choses que j’ai faites, il y a un peu longtemps. Je le regrette un peu aujourd’hui. J’ai un peu honte de regarder ces affiches en face de moi. Parce que de nos jours, je sais ce que ça représente. Mais je l’ai fait, je ne le nie pas.
A l’époque, je commençais à bien marcher comme mannequin et ça m’a été proposé. Aujourd’hui, je vois les choses autrement.» Et c’est ce côté franc et direct qui distingue Imane. Il dit haut ce qu’il pense. De nos jours, il a mis en veilleuse sa carrière de mannequin pour s’essayer dans la couture. Et c’est au titre de créateur qu’il a été invité par Isabelle Anoh pour Tendances-Party 2, le 12 mai dernier, au Palais des Congrès de l’hôtel Ivoire. Il a présenté 13 tenues de sa collection Printemps de satan.
• Imane Ayissi sonne plutôt femme…
- C’est vrai ! Certains me disent que ça sonne plutôt femme quand d’autres croient que ça fait plutôt japonais. Chez les musulmans, on trouve des garçons qui portent le nom Imane. Mais au Cameroun, Imane veut dire la chose qui a pris fin. L’orthographe diffère, je crois. Chez les musulmans, c’est Iman sans e à la fin et ça veut dire la foi alors qu’au Cameroun, c’est avec e à la fin.
• T’as pas de prénom chrétien ?
- Si, mais, je ne l’aime pas du tout ! Je ne vous le dirai pas. Pardon ! J’aime les prénoms et les noms africains. (Rire)
• Comment es-tu entré dans le mannequinat ?
- J’ai commencé le mannequinat, il y a longtemps en Afrique en tant qu’amateur. Donc au Cameroun, j’ai travaillé avec plusieurs créateurs et après, je suis allé m’installer en France.
• Ça semble aller vite et aussi facilement. Comment tout cela s’est passé ?
- Je faisais déjà des aller-retour entre la France et le Cameroun, et après j’ai rencontré des gens qui étaient dans la mode. La fois où je me suis installé, j’étais parti avec Yannick Noah pour jouer dans le clip de son tube Saga Africa. J’ai tourné avec lui pendant un an. A l’époque, Yannick était avec un très joli mannequin. C’était une blonde qui m’avait dit ceci : «tu devrais essayer parce qu’ici, je crois que tu marcheras.» Donc, je me suis installé et j’ai essayé. J’ai eu, comme tout le monde, des problèmes de papiers. Ça a été très, très difficile. J’arrivais d’un continent comme l’Afrique avec de petites photos. Quand, je les envoyais dans une agence, tout de suite, c’est la poubelle. Parce que les photos ne sont pas bonnes. Tu n’as pas d’expérience, tu n’es pas fabriqué, donc, t’as pas de chance ! Et moi, c’était soit je commence à travailler à Paris, soit j’abandonne tout ! J’ai fait ce qu’il fallait faire.
• Comme quoi ?
- Finalement, j’ai opté de travailler de gauche à droite. Déjà on ne connaît pas le fonctionnement, il faut essayer de s’intégrer. Je le dis toujours, j’ai fait des heures de ménage, j’ai fait plein de choses différentes. Quand la Banque de France a brûlé, il y a quelques années, j’étais parmi les gens qui ont nettoyé cette banque. Pour tout vous dire, quand on parle de Katoucha ou de Naomi Campbell actuellement, il faut savoir que ce sont des femmes qui ont bossé dur avant d’avoir la gloire qu’elles ont aujourd’hui. Le défaut dans notre métier, c’est que les gens commencent à ne voir que quand ça brille. Moi, j’ai ramé, j’ai travaillé et puis, à un moment donné, ça a commencé à aller. Il y a un prix à tout. J’ai mis de l’argent de côté et avec mes économies, j’ai payé mes premiers books, les séances de photos…Les gens ont commencé à s’intéresser à moi. Ça a démarré fort, côté mannequin. J’ai fait quelques défilés et quelques séances photos et après, j’ai voulu essayer autre chose.
• Oui !
- Quand j’ai commencé à travailler, j’ai eu un peu marre. Je n’appréciais pas la manière dont les mannequins étaient traités. Alors, je me suis dis que je passe de l’autre côté puisque je sais faire des choses. Je vais essayer de traiter autrement les mannequins car on était comme du bétail, des porte-manteaux comme on nous appelait. Une fois qu’on t’a utilisé, c’est terminé, c’est une page tournée (Rire). A vrai dire, tu as un comportement de pute, genre tu glisses sur tout le monde. Tu n’a rien à cirer. Mais les mannequins prennent des claques aussi. Parce que c’est un milieu où il faut savoir ce qu’on veut, avec qui on marche et ce qu’on veut faire…
• Pourtant on te connaît moins en Afrique contrairement à Alek Wek…
- Si, il y a eu du bruit puisqu’il y a eu quand même des polémiques sur moi. Il y quatre ans, j’ai été appelé par des gens qui détiennent de grosses boutiques de diamants à la place Vendôme. Ils ont décidé de faire un reportage des bijoux les plus chers du monde de la place Vendôme. C’est moi qu’on a choisi pour les photos où j’étais nu mais habillé par les bijoux. Ça a choqué certaines personnes (Rire). Ça a fait bouger le monde. Chez nous, au Cameroun, c’était incroyable ! Je me demandais pourquoi on peut avoir peur de la nudité tant que ce n’est pas vulgaire. Personne n’est né avec un vêtement.
• En Afrique, c’est la pudeur.
- Non, c’est l’hypocrisie. Désolé, car on a encore des peuples qui vivent comme ça dans la nature et qui sont beaux, respectueux et élégants. Ce qui nous tue en Afrique, c’est aussi, cette hypocrisie-là ! Moi, j’ai dit ce que je voulais dire et après on m’a laissé tranquille car c’est mon corps, j’ai fait ce que je voulais en faire. C’est un travail que je respecte et je l’ai choisi.
• Et comment est arrivée la couture dans ta vie ?
- Alors là, j’ai toujours dessiné pendant mon enfance. Je faisais des robes à ma mère, à ma sœur chanteuse Chantal Ayissi. J’ai même habillé plusieurs artistes mais je ne le montrais pas trop. A un moment donné, je me suis dit que ce serait inadmissible de ne pas pousser un peu plus loin. Et c’est ce que j’ai essayé de faire. J’ai organisé mon premier défilé à Paris en 1993. Et depuis, tous les ans, je fais une collection avec un grand défilé sur la place de Paris.
• Quel est ton genre en tant que créateur ?
- J’ai souvent du mal à parler de moi-même. Peut-être que c’est un défaut. Je travaille beaucoup les silhouettes femmes. Mais là, j’ai commencé à bosser sur les silhouettes hommes. Je n’ai pas de problèmes de matières car je suis très ouvert d’esprit. S’il y a de la matière qui me parle à moi, alors, je lui réponds tout simplement.
• C’est où ta base ?
- Paris.
• Tu crées pour Africains ou pour Occidentaux ?
- Je suis un peu désolé de le dire mais les Africains, ça freine un peu. On dirait qu’ils hésitent. Si on hésite à acheter ce que produisent les Africains, comment est-ce que la machine va marcher ? Ça ne peut pas démarrer comme ça. Pour dire qu’au lieu d’aller acheter des Channel, des Vuitton ou quoi que ce soit, il y a des artistes chez nous, en Afrique, qui savent faire des choses. Il faut simplement les encourager. Et après les mêmes qui achètent les grosses marques vont venir chercher du travail chez moi. Je ne suis pas contre car, chacun a sa liberté mais ça tue les Africains qui veulent émerger. Il faut qu’on se réveille un peu. Moi, je le dis toujours : “ne m’achetez pas. Achetez, Gilles Touré, Alphadi, Pathé’O…” On a l’impression que quand ils portent un habit d’un créateur africain, ils ont honte. Mais le jour où il porte du Channel, ils l’affichent. On est complexés, on a un problème.
• C’est la première fois que tu défiles en Côte d’Ivoire ?
- J’y suis déjà venu pour des évènements. Mais je crois que c’est la première fois que je viens pour présenter un défilé. Je suis venu pour Consty Eka avec Africar Music Awards. Je suis aussi venu pour le lancement d’un parfum pour Givenchy.
• Penses-tu que les Ivoiriens te connaissent ?
- Je pense que oui parce que je travaille avec des Ivoiriens. Je suis quelqu’un de très ouvert. Je me sens totalement africain, pas seulement camerounais.
• Les Blancs communiquent mieux sur leurs produits. On les voit plus…
- Oui, vous avez raison. Les Blancs ont trop fait rêver les Africains.
Et quand, on a ces rêves-là, il faut essayer de les analyser aussi : qu’est-ce qui est derrière ? Par exemple… quand ici, on nous montre Paris, c’est les Champs-Élysées, les parfums,
toutes ses stars…Et quand on montre l’Afrique en France, c’est la guerre, la maladie, la misère. Aujourd’hui, je suis allé me promener à la baie des milliardaires, je vous dis, c’est un paradis ! Mais ça, on ne va jamais le montrer en Europe.
• Comment inciter les Africains à consommert africain en matière de mode ?
- Il faut en faire un devoir aujourd’hui. Si on veut que l’Afrique puisse sortir du trou noir où elle se trouve, il faut voir les choses un peu autrement. Il faut se faire confiance aussi. Parce qu’il y a une espèce de peur qui s’installe entre nous, ce qui fait que chacun se méfie. On est très individuels alors qu’il faut qu’on arrive à se comprendre. C’est là où d’autres communautés nous dépassent. Si on ne fait pas attention, les Chinois vont tout récupérer en Afrique comme les Occidentaux l’ont fait hier. Il y a des gens qui savent faire des choses en Afrique. Commençons par leur faire confiance.