C'est après des études classiques au conservatoire, que Tyrone Downie,
né en Jamaïque, devient le clavier légendaire de Bob Marley. Ex-membre
des Wailers, Tyrone est un musicien dont on se dispute les talents
d'instrumentiste ou de réalisateur. Ses interventions "illuminent"
toute une génération d'artistes jamaïcains parmi lesquels Peter Tosh,
Burning Spear. Des noms qui ont permis l'essor mondial du reggae. Sans
oublier d'autres comme Grace Jones, Ben Harper, Lauryn Hill. Installé
en France depuis quelques années, Tyrone poursuit ses réalisations avec
toujours autant de génie et de succès. C'est à lui qu'Alpha Blondy a
confié la réalisation de son nouvel album évènement de fin de guerre.
Alpha n'a pour vous que des éloges sincères, dit-il. C'est le premier album que vous faites ensemble ?
- Je n'ai pas eu la chance de travailler sur l'album «d'Alpha et les
Wailers» qu'il avait fait en Jamaïque. J'ai toujours été dégoûté de
n'avoir pas travaillé sur cet album mythique. J'étais avec Brice Stone
en ce temps-là. C'était le premier album "africain reggae" de
l'histoire et c'est toujours un album mythique jusqu'à aujourd'hui. On
n'arrêtait pas de dire qu'il fallait qu'on fasse un disque ensemble. A
chaque fois c'était un vou qui nous hantait tous les deux, mais on
n'avait pas encore trouvé la voie. Et puis, l'année dernière, je suis
allé le voir à Strasbourg lors d'un concert. Et là, il était prêt, on
pouvait enfin travailler ensemble. C'est ainsi que j'ai eu un
rendez-vous officiel avec lui et un CD sur lequel je devais travailler.
En toute confiance, il m'a remis sa maquette en me disant : «Je ne peux
pas venir avec toi en Jamaïque, je te fais confiance, tu emmènes les
bandes avec toi en studio, je te laisse toute liberté, tu me mets le
vrai reggae et puis tu reviens pour qu'on puisse retravailler dessus
pour finir le projet.» C'était au mois de Février. Et voilà, on l'a
fait, et aujourd'hui c'est fini à 9h30 du matin.
. Comment s'est noué le contact entre Alpha et vous ?
- La première fois que j'ai vraiment approché l'univers d'Alpha,
c'était via Serges Kassy dont Alpha était producteur exécutif des
premiers albums. Ils avaient besoin d'un bassiste et d'un réalisateur,
ils firent appel à M'Beké qui était en France, pour faire l'album, mais
Serges me voulait aussi. Et c'est en travaillant sur cet album que j'ai
découvert qu'Alpha était participant au projet. Quand j'ai constaté que
je commençais à me rapprocher de ce monsieur, alors, je me suis dit que
quelque chose était possible. La première fois qu'on s'est vus face à
face, c'était lors d'un concert de Tiken Jah au Zénith. Alors, j'ai
commencé à l'appeler et à le fréquenter. Et puis, je suis allé en Côte
d'Ivoire avec Tiken. Quand il a su que j'étais là, il m'a passé un coup
de fil pour avoir de mes nouvelles et on a toujours gardé le contact
depuis ce temps. A chaque fois qu'il vient en France ou qu'il a des
concerts, on est ensemble.
. Pourquoi avoir choisi la France pour vous y installer ?
- Je crois que c'est la France qui m'a choisi. J'ai eu l'occasion de
travailler avec les Neg Marrons, Tiken Jah, Tonton David, Bernard
Lavilliers et d'autres. Déjà à l'école, j'avais choisi le français en
langue étrangère devant l'espagnol parce que je trouvais que c'était
une belle langue à l'écoute et au parlé aussi. La France , à l'époque,
c'était le pays de beaucoup de cultures. On était dans les années 68-69
et elle n'était pas encore perdue dans la chasse au rêve américain. Je
suis rentré donc de plein fouet dans la façon de vivre à la Française
avec la peinture, la Seine , la Tour Eiffel , Edith Piaf, Jean Paul
Belmondo. J'étais véritablement fasciné par cette culture, je m'y
identifiais. Pendant les tournées avec Bob Marley et Les Wailers, on a
passé beaucoup de temps en France. Et puis, j'ai commencé à faire les
traductions, pour les journalistes, des interviews de Marley, parce que
même si Marley parlait anglais et les journalistes aussi, ce n'était
pas le même anglais. Ils comprenaient mais avaient du mal à décoder les
informations, je leur faisais reposer alors les questions en français
afin de pouvoir éclairer Bob, c'était marrant. C'est là que je me suis
dit voilà pourquoi j'ai fait français.
Après
la mort de Marley, j'ai été un peu en Jamaïque puis aux Etats-Unis pour
ensuite atterrir en France. C'est là que j'ai été appelé par Tonton
David pour faire son album "Sûr et certain" qui a fait un tabac non
seulement en Europe mais aussi en Afrique. C'est passé sur toutes les
ondes. Il m'a invité à faire des télés et sa tournée. On a ensuite
travaillé encore ensemble sur son second album.
.
Etes-vous satisfait du résultat de votre collaboration avec Alpha,
parce que vous êtes encore en train de tout réécouter et de traquer la
moindre imperfection.
- Satisfait n'est pas le mot,
parce que déjà pour moi, c'est l'un des plus grands chanteurs de
l'histoire de la musique et pas que du reggae. Et tout le monde est
d'accord sur ce point. Pour moi qui suis musicien, le vrai plaisir
n'est pas que de gagner des sous, mais aussi de travailler avec
quelqu'un qui écrit, qui chante et qui vibre. Et avec cet album, j'ai
vu que c'était vrai, d'autant plus que j'y ai participé. Ce projet a
pris beaucoup de temps, des jours et des nuits, de la sueur et des
larmes. Tous ces voyages, ces parcours pour le finaliser, le premier
depuis quatre ans, et Alpha était aussi passionné que moi. Et en plus,
il y avait des histoires de paix en Côte d'Ivoire. J'ai déjà vécu ça
avec Bob Marley et la paix en Jamaïque, avec la gauche et la droite :
"Peace concert", "One love", ça s'est passé pareil dans mon pays et
maintenant je suis en train de revivre ça avec Alpha. C'est le même
parcours pour deux continents différents. Quand on est musicien et
quand on a la chance de travailler avec un artiste qui est engagé et
qui sacrifie même sa vie pour transmettre un message, sa vision de la
paix, de la vie, de l'Afrique, de l'humanité, de la spiritualité, on
est vraiment flatté de côtoyer ces hommes. Des fois, on est fatigué, on
en a marre de la musique. Tu vois, à mon âge, à 51 ans, des fois, j'ai
envie d'arrêter. En rencontrant Alpha et en faisant cet album, ça m'a
donné un coup de pouce. On se rend compte qu'on peut vivre encore,
faire de la bonne musique, faire de bons disques et travailler avec de
grands artistes, chanteurs, musiciens. C'est ce que je voulais déclarer
au monde : que j'étais ému et chanceux d'avoir été là au bon moment
pour faire cet album avec lui.
. Qu'est-ce que finalement vous avez apporté de personnel dans la musique d'Alpha ?
- La musique était déjà composée. Alpha avait déjà ses idées
maquettées: ses lignes de base, ses accords, ses arrangements de
cuivres, les chansons aussi, mais il voulait les consolider plus avec
le reggae, parce qu'il aime le reggae, la musique de mon pays. Le
reggae, ce n'est pas ivoirien, c'est jamaïcain, mais c'est tellement
ancré là-bas que des fois on s'y tromperait. En me convoquant, j'ai
trouvé que c'était une marque de respect pour mon habilité et mes
talents. Il m'a fait confiance en me donnant sa musique et en me
laissant la responsabilité d'y rajouter celle de mon pays. Le travail à
Paris a consisté à mettre dessus de la musique africaine notamment la
kora, les choristes et autres. Moi, ce que j'y ai apporté, c'est ma
connaissance, ma tolérance, ma vigilance, mon endurance et voilà. J'ai
rien fait pour sa musique qui était déjà là. C'est juste que je l'ai
renforcée.
.
A propos de Bob Marley, à un moment ou à un autre n'avez-vous jamais
pensé à poursuivre l'aventure avec ses descendants tels que sa femme
Rita Marley ou son fils Ziggy Marley ?
- Si, j'ai
travaillé avec d'autres membres de la famille, mais malheureusement, la
mère, l'ex- femme de Marley, Rita, elle ne nous voyait plus comme
faisant partie de la famille après la mort de Bob, elle nous a exclus,
elle nous a rejetés. Elle ne voulaient plus nous payer comme avant en
fonction de notre vraie valeur. C'est plus facile d'embaucher de jeunes
musiciens immatures ou stagiaires que de payer les Wailers : on coûtait
trop cher tout à coup. Et puis, après la mort de Bob, il y a eu tant
d'argent qu'elle ne voulait pas même qu'un centime sorte de sa poche :
Bob a vendu 500 millions d'albums, elle est devenue milliardaire mais
ne voulait pas le partager avec nous qui y avons participé avec
ferveur. Mais, j'ai gardé de bonnes relations avec les enfants, j'ai
même fait deux albums avec Ziggy Marley après la mort de son père. Même
quand les autres Wailers ne voulaient pas à cause du comportement
odieux de sa mère, moi, je l'ai fait parce que Ziggy, c'est comme mon
fils. J'ai un fils qui s'appelle André, qui a 26 ans et qui travaille
avec Djemen Marley sur les pochettes d'albums. Il fait aussi des chours
et compose avec lui. Je crois que c'est une autre génération. Nous, on
a travaillé avec le père, ce sont nos enfants qui doivent travailler
avec leurs enfants, voilà.
. Quel regard portez-vous sur le reggae d'aujourd'hui ?
- Le reggae, aujourd'hui, les seuls qui en font, ce sont les anciens
comme Burning Spear, Alpha Blondy et les autres. Sean Paul, c'est du
dance hall ; Shaggy, c'est de la variété jamaïcaine. Le reggae
aujourd'hui, ce n'est pas tout le monde qui en fait, en joue ou le
chante. Ce sont seulement quelques gens en Europe et en Afrique qui
respectent toujours la pureté d'origine de la musique jamaïcaine.
. Le message est-il toujours le même ou a-t-il été perverti ?
- Mais le reggae, c'est ça, ça veut dire message justement. Pour tous
ceux qui veulent dire quelque chose : la révolte contre le système, la
justice, c'est le reggae qui véhicule tout ça. Que ce soit Alpha ou
Tiken ou Jimmy Cliff, le message est le même. On ne peut pas chanter
avec du funk, du zouk, ou du coupé-décalé : «libère mon pays». On peut
essayer, mais je n'en ai pas encore entendu, parce que c'est de la
musique de fête, de fesses, montrer ses bijoux et ses fringues, des
voitures et tout ça. Le reggae, c'est le seul véhicule qui reste pour
les révolutionnaires. Il reste cependant des gens qui font semblant
d'être révolutionnaires en s'habillant en reggae, ils trompent leur
monde mais ce sont eux-mêmes surtout qu'ils trompent. Des fois, c'est
parce que c'est la tendance, et ils veulent en profiter. Il y a aussi
les locks, les rastas et les reggaemen. Mais ceux qui embrassent
véritablement le reggae ont un vrai vécu de la révolte.
. Tyrone, êtes-vous déjà allé en Côte d'Ivoire ?
- Oui. Le 13 septembre, je suis arrivé à Abidjan pour enregistrer
l'album «France Afrique» de Tiken Jah. C'était au tout début de la
crise mais il y avait déjà beaucoup de contrôles, de soldats, mais j'ai
tout de suite adoré ce pays. Je suis allé à Grand-Bassam, je n'avais
jamais vu une plage aussi grande. Maintenant que la guerre est finie,
on va y retourner et on va «s'enjailler». On se donne rendez-vous alors
au Café de Versailles pour fêter ça ?