
Samedi dernier à Divo, le Vieux Ménékré
était invité à l’émission Tonnerre. Une heure avant, à la résidence les
Tizié, habillé d’une culotte et d’un tee-shirt, sandalettes aux pieds,
le vieux se promène dans la cour de l’hôtel, les bras croisés dans le
dos. Il papote avec les jeunes gens de l’hôtel. Nous l’approchons pour
une causerie. Voici vieux Ménékré dans sa façon de parler tel qu’on le
connaît.• Bonsoir Vieux
- Bonsoir mon fils. Ça va ? • Tu n’as pas froid ?
- C’est pas grave ! Le froid ne fait rien.
• Tu risques de tomber malade !
- Non. Moi, avoir froid (il rit) ? Non ! Quand j’étais parti en
France, là-bas il fait plus froid qu’ici. Je voyais les gens porter des
habits qu’on appelle manteaux. Ça me faisait rire. Moi j’étais habillé
simplement.
• C’est dangereux, ça !
- Oh ! ho ! moi, ça ne faisait rien. Demande aux artistes qui étaient là-bas, ils te diront.
• O.k. Vieux, je suis content de te revoir. J’aimerais avoir un entretien avec toi !
- Non mon fils, j’ai décidé de ne plus parler à un journaliste. Je ne fais plus ça comme ça.
• Ah bon !
- Oui. Maintenant, mes yeux sont ouverts.
• Comment ça ?
- On me donne l’argent maintenant pour parler avec moi ou pour prendre
photo avec moi. C’est l’argent qui marche maintenant avec moi.
• Et c’est depuis quand tu as décidé cela ?
- J’ai remarqué que ma voix coûte cher, il y a bénéfice dedans et moi
je suis vide. Donc, je ne peux plus la donner comme ça sans argent. Oh
non ! Les choses cadeau, cadeau-là, ça ne se fait plus. Moi, j’ai été à
Paris. Là-bas, ils m’ont ouvert les yeux. Mon fils, mes yeux sont
ouverts maintenant !
• Donc tu es «yéré» maintenant !
- Oui. Je ne suis plus gaou. C’est fini ça. Je suis yèrè maintenant. (Il rit)
• Tes fans aimeraient aussi bien savoir ce que tu deviens ?
- Il faut laisser ça. (Il hausse le ton tout en rigolant) Je ne peux
plus confier ma parole à quelqu’un. Je suis au village, à Ménékré. Ils
n’ont qu’à venir me voir s’ils ont envie de me voir.
• O.K ! Papa, c’est combien il faut payer pour causer avec toi ?
-Tu veux payer ?
• Oui ! Mais dis-moi d’abord combien ça coûte ?
- Mon fils, c’est bon ! J’ai décidé même de ne plus parler. C’est mieux !
• Mais papa, tes fans risquent de t’oublier ?
- Ça fait rien (rires) ! Je restera en tant que je suis. C’est mieux. (Il éclate de rire)
• Tu es arrivé ici, à Divo, quand ?
- Hier.
• Et la chanson. Tu as arrêté ?
- (Il hausse les épaules. Et garde le silence)
• Et si ton fils John Jay veut encore te
produire ?
- Ah, peut-être hein ! Je ne sais pas, c’est possible. (Il rigole)
• Tu es découragé ?
- Ah ! Tu m’aimes, je t’aime. Tu ne m’aimes pas, je m’en fous
maintenant. Y a longtemps même que je m’en fous de quelqu’un qui ne
m’aime pas.
• Tu as toujours donné de bons conseils à travers tes chansons. On en veut encore !
- C’est bien. (Avec lamentations) !
Mais je ne peux plus…
• Je t’ai dit que tes fans veulent te revoir !
- Je comprends. Mais ça ne fait rien.
• Tu viens quand à Abidjan.
- Peut-être à la fin de ce mois
• Dis-moi. Comment tu fais pour être si résistant malgré ton âge ?
- (Il rit) ! Ce que je fais-là, tu ne peux pas faire.
• Dis-le, et tu verras si je pourrai ou pas ?
- (Rires moqueurs) Est-ce que tu peux parler avec les génies ?
• Avec les génies !
- Oui ! Est-ce que tu peux parler avec eux ?
• Si tu m’apprends à le faire…
- (Il accentue son rire moqueur tout en applaudissant). Moi, je m’amuse
avec les génies, je joue avec eux. Ils me disent de manger telle ou
telle chose, je mange. Je ne fume pas, je ne mange pas cola. Ce sont
eux qui me donnent la force.
• D’accord. Dis-moi, tu as quel âge maintenant ?
- J’ai 101 ans et mon dernier fils a 7 ans. Mon petit garçon.
• Tu veux dire ton arrière-petit-fils, quoi !
- Non, moi-même mon propre fils.
• Tu as encore cette force-là d’en faire…
- (Il se met à sautiller, me saisit le bras droit et me secoue. Il me
lâche après, se met en position de boxeur et fait quelques mouvements.
Les enfants l’acclament tout en scandant : le vieux ! le vieux !…) Tu
vois. J’ai la force. (Il rit, tout heureux).
• Dis-moi. Comment ça s’est passé quand tu es parti à Paris pour la première fois ?
- J’étais là- bas comme les autres. Froid, tout ça là, ne me disait
rien. Les gens avaient peur pour moi, mais je m’en foutais. Le froid ne
me faisait rien. Ils ont même dit que je n’étais pas un homme. Je
voyais les autres porter des peaux d’animaux (fourrure). Ça me faisait
rire. Il faut demander au chanteur Chrysty B. Il va te parler de moi à
Paris.
• Papa, tu viens quand à Abidjan pour sortir une nouvelle cassette ?
- A piiiiiiiii ! Au village est trop doux. Ménékré est mieux. Abidjan-là, c’est trop compliqué.
• Ah !
- Au village, j’ai mon fusil, je chasse les animaux en brousse, je mange bien, je suis bien et heureux. C’est mieux !
• Tu vas toi-même à la chasse à ton âge-là !
- Ah, mais comment !…c’est petit ça ! Moi-même, j’ai fabriqué quatre fusils. Donc, je tue mon gibier et je mange.
Au village est mieux pour moi.
• A Abidjan tu avais pris goût au champagne, aux bons vins et aux belles choses. Y a pas ça au village !
- Et pourquoi ?…Au village, y a tout ici ! Moi-même je tombe mes palmiers et
j’extraie mon bangui. Et je suis à l’aise.
• Tomber palmier !
- Moi, je peux tomber deux, trois palmiers alors que tu ne serais pas prêt à faire tomber un seul.
• A Abidjan, tu es quand même Vieux Ménékré, la star !
- Oooooh ! ça là, c’est blagué tué. (Il rit). Là- bas, on achète tout.
Alors qu’au village j’ai mon champ de riz, il y a tout. On prépare, je
mange, je bois mon bangui, je n’ai pas de problème avec quelqu’un. Je
me repose bien et je suis à l’aise.
• C’est maintenant que tu as compris que le village est mieux pour toi ?
- A Abidjan-là, c’est blagué tué. J’ai fait tout ça là, j’ai eu quoi ?
C’est à cause de ça que je dis que je ne fais plus rien cadeau.
• Donc, c’est à cause de vin de palme et viande de brousse que tu ne veux plus rester à Abidjan pour faire de la musique ?
- Quand je dis que le village est doux et que c’est mieux pour moi là,
c’est aussi parce que là-bas je soigne aussi les gens. J’ai mes
médicaments traditionnels qui marchent. Et puis, il n’y a pas dépense
dedans.
• Les gens vont te consulter au village ?
- Oui. Beaucoup de personnes viennent me consulter pour des problèmes
de santé. Je les guéris d’envoutement, les femmes qui ont problème au
ventre, elles appellent ça fibrome ou quoi là ? Moi je fais partir ça…
• Tu pourrais aussi ouvrir un point de vente de tes médicaments à Abidjan.
Tu auras plus de clients !
- (A voix basse et le regard ailleurs.) Non. Je n’aime pas ça. Je
préfère rester au village, c’est plus efficace. Celui qui est
“poizonné” (empoisonné) qui est malade, qui me trouve au village, moi,
je le guéris. Au village est trop doux. (Il rit).