
32 ans. La fleur de l`âge. L`histoire des artistes créateurs ivoiriens a encore et douloureusement bégayé le jeudi 12 octobre dernier. Douk Saga est venu ce jour-là compléter la liste déjà trop longue des jeunes artistes ivoiriens au destin contrarié.
Avant Douk Saga en 2006, il y a eu Ernesto Djédjé en 1982. Le maître du Ziglibity est décédé dans des conditions fort mystérieuses à Yamoussoukro. Il avait moins de 35 ans. Le Ziglibity, danse du terroir krou "abidjanisée" pour la rendre plus poétique, avait réussi à réconcilier les Ivoiriens avec leur propre culture jusque-là ballottée et fortement influencée par la musique nigériane et/ou congolaise. "Adjissè", "Konan Bédié", "Ziboté", etc. ont contribué à rasséréner les Ivoiriens, à une époque d`incertitude entre miracle économique national finissant et conjoncture économique internationale en gestation.
Ernesto Djédjé est mort et avec lui le rythme qu`il avait promu. Son digne ( ?) élève Johnny La Fleur n`a jamais eu d`entregent nécessaire et de réel charisme pour maintenir le flambeau allumé par le maître.
Avant Douk Saga, il y a eu N`goran Jimmy Hyacinthe. Le promoteur incontesté du Goly. Ce rythme extraordinaire venu du pays wan et révolutionné par le peuple kodè de Béoumi. N`goran Jimmy Hyacinthe est mort. Si le rythme modernisé est quasi mort avec lui en dépit de la tentative de sauvetage de John Djongoss (aujourd`hui réfugié en France), la version originelle, elle est plus que jamais vivante dans les contrées du centre du
pays.
Avant Douk Saga, il y a eu Gnaoré Djimmy. Le créateur du Polihet, rythme venu des forêts gnaboua, n`avait pas 40 ans. Après avoir longuement souffert d`un mal pernicieux, il avait fini par succomber. Au grand dam
de ses milliers de fans qui se comptaient pour la plupart parmi la gent féminine. Des milliers de fans qui comme le font aujourd`hui des fans de Douk Saga (qui accusent Le Molare d`être à la bas de la mort de
leur idole), ont pointé un doigt accusateur sur Nahounou Paulin, l`un de ses plus proches disciples. Evidemment, cela n`était rien d`autre que des
accusations loufoques d`Africains obscurantistes pour qui une mort n`est jamais naturelle. Gnaoré Djimmy est mort, avec lui le Polihet et même le mythique Bar Etoile de Yopougon, son "temple" détruit, aujourd`hui
propriété d`un homme de Dieu.
Avant Douk saga, il y a eu Scorpio, l`un des trois fondateurs avec Power et Turbo du mouvement "agnagnan" en début d`année 90. Ce mouvement né dans les ghettos de la capitale économique qui empruntait sa gestuelle
aux loubards d`Adjamé en même temps qu`il prônait la positivité combative, est mort avec Scorpio. Aujourd`hui, les deux "survivants" du fameux groupe
RAS (rien à signaler) ont refait leur vie, chacun de son côté, avec des fortunes diverses. Bony Power est en France. On ne sait pas ce qu`il devient. De temps en temps, il apparaît dans des clips d`artistes en mal
de promotion. Turbo s`est affublé du titre de docteur et dit être désormais un serviteur de Dieu. Il a créé une église qui attire du beau monde notamment de nombreuses femmes. Il est souvent au centre d`incroyables histoires à l`eau de rose qui font souvent la "Une" des journaux "people". Il n`empêche, Turbo est devenu Dr Guy Vincent Kodja. Il ne chante
plus "agnagnan". Il clame désormais que " Jésus est puissant, ça ment pas, il est puissant. Il a giflé Satan, il est puissant ". Les voies de Dieu sont
insondables.
Avant Douk Saga, il y a eu Roger Fulgence Kassy, RFK pour ses irréductibles partisans et Ful pour ses nombreux amis dont le célébrissime Alpha Blondy. En 1989, à 33 ans, le jeune animateur ivoirien qui était doté d`un extraordinaire génie créateur avait tiré sa révérence après une maladie têtue contre laquelle il s`était farouchement mais en vain battu. "Première
chance", "Nandjelet" étaient devenues les émissions de ralliement des jeunes ivoiriens. Incontestablement, Podium, la plus célèbre de ses créations est
l`émission qui a révélé tout le génie créateur de ce jeune homme si attachant mais si fragile qui aimait tant la vie. "Nandjélet" et "Première chance" ont été enterrées avec leur géniteur à Kokumbo. Podium,
l`émission dont il avait prédit qu`elle ne mourrait jamais " tant qu`il y aura des hommes et des femmes sensibles à la chose musicale et capables d`apprécier une bonne orchestration musicale " résiste certes au
temps. Cependant, de Yves Zogbo Junior hier à John Zaïbo Jay aujourd`hui en passant par Kader N`daw, Touré Aboubakar et Serges Fatoh Elleingand, tous animateurs au talent indéniable, Podium post Kassy continue de griller les animateurs. L`émission n`a plus de corps et elle cherche désespérément son âme.
Avant Douk Saga, il y a eu Roch Bi. Après un succès médiatique certain, le "djosseur des namas" du Plateau, autrement dit les surveillants bénévoles de
véhicules avait sombré dans le "spleen". Entre dépendance à la came et misère née d`une vie dispendieuse, le premier artiste à rapper en Gouro, a
connu une fin effroyable. Il avait à peine 30 ans. Une autre fin bien triste, celle de Baba Nico. Le jeune artiste initiateur du "kpaklo", danse exaltée dérivée du Zouglou, est mort presque dans l`anonymat après
avoir fait le bonheur quelques années plus tôt, de milliers de mélomanes. Le mouvement des "namas" et le "Kpaklo" ont vécu au rythme de leur concepteur. Aujourd`hui, plus personne ne parle de ces concepts.
Avant Douk Saga, il y a eu Ouédraogo. De son vrai nom N`Cho Jean. Sa mort prématurée a fait oublier aux Ivoiriens qu`il est le précurseur de la mime des Burkinabè qui fait aujourd`hui le succès de Zongo ou
dans un degré moindre, de Boukary. Révélé au grand public par l`émission à succès de Barthélemy Inabo "Dimanche Passion", Ouédraogo a su en quelques mois imposer sa façon de concevoir la comédie dans un
milieu sans pitié pour les tricheurs.
Avant Douk Saga il y a eu Marcellin Yacé. Fauché par une balle assassine (jusqu`à présent on ignore si cette balle a été tirée par un loyaliste ou un
rebelle) aux premières heures du 19 septembre 2002, ce membre influent du groupe Woya, passait pour être l`un des pionniers de l`arrangement musical, de nationalité ivoirienne. Son flair artistique conjugué avec son génie d`artiste arrangeur avait fabriqué de toutes pièces bien d`artistes chanteurs qui n`auraient jamais été admis dans un cabaret de village. Marcellin Yacé, la quarantaine révolue a certes été tué avec son génie
créateur mais dans son créneau, d`autres grands arrangeurs maintiennent le flambeau. Il s`agit notamment de David Tayoro alias Totorino, de Olivier
Blé, de Max Héros…
Avant Douk Saga, il y a eu DJ Jonathan. Ce jeune homme tué par un chauffeur fou à Yopougon, n`avait même pas 30 ans. C`était en 2003. DJ Jonathan est incontestablement l`un des premiers sinon le premier
disc jockey (DJ) ivoirien à avoir donné une connotation de véritable business au mouvement DJ. Les "atalakus" graves des Ericksson le Zulu, NCM, DJ
Arafat, etc. sont inspirés de ceux de DJ Jonathan. DJ Jonathan n`a pas donné de nom formel au mouvement qu`il avait conçu en pleine crise politico-armée. Il a cependant donné une "gueule" au mouvement DJ. Qui
s`appropriera plus tard le "couper décaler" d`un certain Doukouré Ahmidou dit Stéphane alias Douk Saga.
A 32 ans, le sommet des sommets, le sommet de l`Himalaya, le créateur de la Sagacité, Thieny Gbanani l`enfant terrible (le dernier en date de ses nombreux surnoms) s`est couché pour l`éternité dans une clinique ouagalaise après près d`un an de lutte acharnée contre le mal pernicieux qui le rongeait. La dernière icône de la jeunesse ivoirienne avec son controversé concept du "travaillement", le jour de son retour en linceul blanc, au pays natal, a prouvé que même dans la mort, il demeure "Le président très très
fort" en obligeant son "collègue" Laurent Gbagbo qui se rendait à Addis-Abeba, à adopter profil bas. Avant sa mort, il aurait formé son gouvernement. Son Premier ministre serait Jean Jacques Kouamé. Le dauphin
désigné pourra-t-il poursuivre et positiver l`œuvre du créateur ? Rien n`est moins sûr. La seule chose qu`on peut constater et dont on est sûr,
c`est que les créateurs ivoiriens meurent un peu trop vite. " Why should black heroes die so soon ? ", s`était interrogé Alpha Blondy dans l`un de ses albums à succès. Pourquoi les héros ivoiriens devraient-ils
mourir si tôt ?