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Les boucantiers ont disparus. Ou est passée le travaillement Saturday, 13.05.2006, 02:26pm (GMT)
Ce sont deux récipients, en forme de bouilloires, débordant de billets de banque que Douk Saga a apporté sur la scène, ce soir-là (le 16 avril 2004). C’est son show à lui. Au Palais de la Culture. Et, en tant que chef de file d’un mouvement qui a intoxiqué la cité entière, il a tout prévu pour justifier sa renommée de champion du «travaillement». Il était décidé à faire pleuvoir des billets tirés des dernières coupures de la BCEAO. Mais la panne d’électricité intervenue, alors que la star du boucan avait commencé la distribution générale et l’émeute qui a suivi n’étaient-il pas un signe ? N’était-ce pas un avertissement à l’adresse des «boucantiers» ? Né à Paris, de la volonté des jeunes noceurs de la diaspora ivoirienne de frimer d’une manière particulière, le mouvement «sagacité» s’accompagnait du «travaillement» (manière de jeter de l’argent sur un artiste ou quelqu’un qui se produit sur une scène). Les créateurs de ce mouvement se sont regroupés au sein d’une association baptisée la Jet set. Douk Saga en est l’un des chefs de file. Au cours de leurs virées, ils se faisaient remarquer par leur apparence BCBG, cigares et billets de banque au bout des doigts. Et ils prenaient plaisir à les faire voler sur les pistes de danse par milliers. D’énormes sommes d’argent étaient ainsi déversées sur la piste ou sur un artiste en prestation… En fait, cette façon de jeter de l’argent sur un artiste en prestation n’est pas nouvelle. Au cours des célébrations d’événements heureux comme les mariages, par exemple, certains parents ou amis félicitaient ou encourageaient les mariés en jetant sur eux quelques billets de banque. Mais la particularité des «travailleurs» réside dans la somme d’argent jeté. Ces donateurs d’une autre race, n’hésitaient pas à jeter sur la piste ou sur l’assistance, des centaines de billets de 5 000 F ou 10 000 F cfa. En une soirée, un bon «travailleur» peut ainsi claquer deux ou trois millions de francs. Cette façon de frimer est apparue à Abidjan, au cours des vacances 2003. Avec l’arrivée des membres de la «Jet Set». Leur truc, afficher une certaine réussite financière partout où ils passent : dans les boîtes de nuit, les maquis et même sur les plateaux de télévision. Très vite, ce phénomène a fait des adeptes dans la cité.
Aujourd’hui, Douk Saga explique : «Je venais d’entrer dans le show-biz ivoirien. Et j’avais besoin de me faire connaître. C’est avec le «travaillement» que j’ai pu me faire un nom. A la vérité, je ne suis pas un chanteur. Mais il fallait me faire remarquer. J’ai fait cela pour asseoir ma notoriété.…» Il faut distinguer deux sortes de travailleurs. Il y a, d’un côté, les faroteurs et de l’autre, les boucantiers. Les premiers sont des personnes qui suivent la mode du travaillement. Il s’agit de gens ordinaires qui s’adonnent aussi à la frime. Soit entre amis ou au cours d’un spectacle, ils se font plaisir. Ils jettent donc quelques billets de banque sur leurs amis… On dit qu’ils farotent. C'est-à-dire qu’ils font le petit malin. Mais les boucantiers, ce sont les maîtres du travaillement. Eux, ils font s’envoler des centaines de billets au cours d’une virée. C’est le cas des Douk Saga, Molaré, Lassissi Saliou… Presque tous les jours, dans les coins chauds de la ville, on assistait à des duels des travailleurs, claqueurs de sous. Ce qui suscitait chez certains jeunes l’envie de suivre leur exemple. C’est ainsi qu’est née l’équipe nationale de travaillement, composée des enfants de certaines personnalités d’Abidjan. Et, chaque soir, dans les maquis et boîtes de nuit, des billets de banque jonchaient les pistes de danse. Mais devant ce spectacle, il y avait l’indignation de certaines personnes. Qui ne comprenaient pas pourquoi un homme normal peut se permettre de gaspiller d’aussi importantes sommes d’argent. Les tenanciers de grands maquis et des boîtes de nuit vont alors récupérer le phénomène à leur profit et en faire des concepts de show. Les travailleurs étant devenus des produits marketing pour leurs affaires. Et ces généreux distributeurs de billets attirent la clientèle. «En tout cas, ce n’est pas nous qui avons instauré ce phénomène, précisent-ils. Nous sommes des hommes d’affaires. Si un concept est créé, nous l’analysons pour savoir si on peut en tirer profit. C’est le cas du travaillement. Au début, les gens étaient curieux de découvrir le phénomène. Donc, on invitait ces gars-là dans nos maquis et boîtes de nuit. Ils attirent la clientèle. Et en plus, ils font voler des billets de banque sur nos DJ quand ceux-ci font leurs éloges. C’est dommage qu’on ne les voit plus. Ils nous faisaient gagner de l’argent.» «Nous faisons des affaires en Europe» D’où provient l’argent distribué par Douk Saga et de ses potes ? A cette question, ils répondent toujours, «Nous faisons des affaires en Europe». Jamais le président de la Jet Set (comme Douk Saga aime se faire appeler) et ses amis (Molaré, Boro Sangui, Lino Versace, Joe Papy…) n’ont pu donner une réponse claire et convaincante à cette préoccupation. L’autre question, c’est pourquoi ces «boucantiers» ne portent-ils pas assistance aux malades dans les hôpitaux, aux orphelins et aux pauvres qui croupissent sous le poids de la misère ou à leurs parents, au lieu de jeter des millions par la fenêtre tous les jours ? Selon des personnes bien introduites dans le milieu de la diaspora africaine, en Europe, ces gens seraient des «brouteurs». C’est-à-dire qu’ils extorquent des fonds à travers des pratiques pas catholiques. Vols et détournements de chéquiers de connivence avec des agents des postes, de cartes de crédit, trafic d’influence et escroquerie à travers internet… Mais toutes ces accusations, ils les nient toujours en bloc. Pour toute défense, ils maintiennent le fait qu’ils feraient des affaires en Europe : Vente de voitures… Mais la rumeur sur les pratiques indélicates de la plupart des boucantiers est persistante. Le producteur du film «Couper décaler», Fadiga di Milano et le scénariste du même film Digbeu Cravate, mettent le pied dans le plat. A travers le film, ils n’y vont pas avec le dos de la cuillère pour mettre à nu les origines malsaines des fortunes des travailleurs. Qui s’égrènent en vols de chéquiers, vols de voitures, braquages, escroquerie sur le net … Toutes ces dénonciations ont considérablement freiné l’élan des travailleurs. Parce qu’à la vérité, certains parmi les plus grands d’entre eux sont recherchés en Europe pour escroquerie. D’autres sont presque interdits de séjour. Les brouteurs seraient dans le collimateur des brigades de recherche…De ce fait, le réseau du ravitaillement en Europe pour le travaillement est verrouillé. Toutefois, tous les boucantiers n’étaient forcément pas des brouteurs. C’est le cas, par exemple, de l’international footballeur Lassissi Saliou…
«Moi Douk Saga, Travaillement encore ?Non, merci !» De leur côté, les fous de la frime, les célèbres boucantiers, visiblement à bout de souffle, semblent s’être quelque peu assagis. A commencer par Douk Saga lui-même. «J’ai été l’objet de beaucoup de critiques. Certaines personnes m’approchaient et me demandaient pourquoi je ne donnais pas aux orphelinats et aux pauvres tout cet argent que je gaspille dans le travaillement. Honnêtement, j’ai été touché. On me traitait d’inconscient. Finalement j’ai décidé d’arrêter de travailler et de penser à mon avenir. J’ai pris conscience. Je sais qu’à cause de moi, beaucoup de jeunes ont commencé à dévier. Je crois que c’est pour tout cela que la RTI m’a interdit de travailler sur son plateau. Franchement, je veux maintenant être un modèle pour la jeunesse. Maintenant, je vais investir dans l’immobilier. Me construire des maisons. Il faut que je parvienne à assurer mes vieux jours.» Mais Douk Saga ne veut pas que dans le show-biz on parle de lui au passé. Au contraire, il a des ambitions. «J’ai décidé de me consacrer à la chanson. Je suis très jeune. Mais je sais qu’il y a eu en Côte d’Ivoire des artistes qui ont connu la gloire. Mais pour n’avoir pas su gérer leur argent, ils sont morts dans la misère. Je n’ai pas envie de finir de cette façon. Voilà. C’est pour toutes ces raisons que j’ai décidé de ne plus faire le «travaillement.» Ainsi donc, Douk Saga, l’homme qui voulait que tout le monde fasse le «boucan sauvagement» ne veut plus travailler. Autant dire que ce concept est certainement en train de mourir. L’argent gagné à la sueur du front n’a pas la même valeur que celui qui tombe du ciel. Mais d’où qu’il vienne, l’argent possède une puissance divine. Et on ne peut pas jouer avec ça trop longtemps. Cette mort du «travaillement» était prévisible. Même si on peut rencontrer encore quelques irréductibles faroteurs qui se sont réveillés un peu tard.
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