Il fait partie des figures de proue du hip hop ivoirien. Pilier du
possee La Flotte Impériale, DDF Djibril a quitté la Côte d'Ivoire en
2000. Depuis, il s'est éloigné de la scène musicale ivoirienne. Dans
cette interview téléphonique exclusive qu'il a accordé au site
ReseauIvoire.net, le "rappeur charmeur" parle de sa nouvelle vie à New
York, de son troisième album Enfin et de ses rencontres musicales au
pays de l'oncle Sam. En dehors du fait qu'il ait pris un peu plus de
poids et ait encore plus mûri dans ses compositions, l'artiste n'a pas
beaucoup changé. Il a gardé son humilité, sa sympathie, son grand amour
pour la Côte d'Ivoire et la discrétion sur sa vie de famille.
Réseau Ivoire : Tu as quitté le pays en 2000, depuis on n'a plus de tes nouvelles, où et pourquoi te caches tu ? DDF Djibril : En fait je ne me suis jamais
caché, tu sais qu'à Abidjan, je travaillais et je faisais de la musique
en même temps. Et à un moment donné, au niveau de mon travail, j'ai eu
l'impression que je devais avancer plus vite. Un moyen rapide de
grimper dans la hiérarchie, c'était de rajouter un diplôme à mon cursus
scolaire quoi ! Donc j'ai scanné un peu toutes les options qui
s'offraient à moi, et je me suis dit que j'allais faire d'une pierre
deux coups. Je suis venu aux Etats-Unis pour faire un diplôme en
Business Administration, que je viens de terminer en 2006. Et je me
suis dit que le matériel musical est plus facile à acquérir ici. Et tu
comprends que les études et tout, j'étais très très occupé, en plus je
suis ici avec ma famille, donc c'était pas évident de faire un autre
album surtout que je suis très exigeant avec moi-même donc je voulais
prendre mon temps pour proposer quelque chose de nouvau et d'original
aux ivoiriens en particulier. Je dis aux ivoiriens parce que quand je
rappe, bien sûr je peux vendre dans d'autres régions francophones, mais
ce sont les ivoiriens qui m'intéressent d'abord.
Est-ce que tu veux dire que durant ces sept années c'était uniquement les études et la famille, pas de musique ?
Pendant les sept années non, en fait je m'initiais un peu au clavier, à
l'enregistrement, recording, editing, mastering éventuellement et à la
production musicale. Mais je veux dire que je faisais ça à mon niveau
pas commercialement. Tu sais avant c'est Stéphane N'Da qui produisait
(arrangeait) mes albums. C'est vrai qu'on bossait ensemble sur la
musique mais je ne touchais pas vraiment aux instruments. Donc pendant
ces six années j'allais à l'école et j'essayais de me perfectionner au
niveau de la production ou de l'arrangement comme on dit à Abidjan, et
à l'arrangement aussi.
Tu apprenais tous ça dans une école ?
Non non, à mon niveau avec des livres. Tu sais je suis un peu
autodidacte à ce niveau là. Je lisais donc des livres et il y a mon
frère Kush avec qui je suis constamment en contact, je lui demandais
des conseils, et on a un ami ici qui s'appelle Oscar Enkoué dans le
temps il était dans Parallèle Huit à Abidjan. C'est ainsi que par la
grâce de Dieu en 2006, dès que j'ai terminé mes études, j'ai commencé à
enregistrer mon album que j'avais en fait commencé à élaborer disons
depuis un an. Et l'album est terminé en Décembre.
Et cet album s'intitule Enfin.
Oui, Enfin.
Pourquoi Enfin, est-ce une façon de dire, enfin j'y
suis après toutes les difficultés que j'ai rencontrées pour réaliser
cet album ?
Exactement. Tu sais, quand tu es à l'extérieur, les difficultés il y en
a plein plein plein. Je ne parle même pas de la nostalgie du pays,
d'être loin de la famille et des amis ; les difficultés il y en a, dans
la vie de tous les jours quelque soit l'endroit où tu te trouves.
L'intro de l'album s'appelle Enfin là pour dire que je suis enfin là
quoi parce que autant il y avait des personnes qui attendaient que je
fasse un album, autant j'attendais aussi d'être prêt poru pouvoir leur
proposer quelque chose de potable. Donc enfin là, enfin j'y suis
arrivé. Enfin !
Tu parles de difficultés, tu as pourtant eu à vivre aux Etats-Unis avant cette période là !
Tu sais aux Etats-Unis chaque quatre ans il changent de président et
Wall Street (la bourse) varient et tout ça influe beaucoup sur la vie
des gens. Et en plus quand je suis venu pour la première fois, j'étais
au Texas à Austin, mais cette fois-ci je suis venu directement à New
York et ici la vie est vraiment différente. Dans le temps c'était au
début des années 90, la maintenant en 2000, beaucoup de choses ont
changé, donc l'adaptation était un peu plus difficile.
Revenons un peu à ton opus, combien de titres il comporte, avec qui tu as travaillé, quelle couleur il a ?
Ok, j'ai bossé avec Wayno sur un titre qui s'appelle Le Roi et un autre
qui s'appelle Dans tes yeux. Il a joué à la guitare dessus. L'album a
10 titres, 10 titres pourquoi alors que j'ai commencé avec mon premier
album (La Devise, 1997) avec 16 titres, parce que je me suis rendu
compte que lorsque tu as un album à Abidjan, la plupart des gens à part
les férus de rap comme toi, la plupart des gens ne connaissent qu'un ou
au plus trois morceaux sur l'album. Et je me dis que c'était un peu du
gaspillage entre guillemets que de faire plein plein plein de titres
que les gens n'auront pas l'occasion d'écouter. Donc je me suis dit, je
fais 10 titres. En fait j'en ai plus que ça, près de 200 musiques qui
sont déjà prêtes mais j'ai limité ça volontairement à 10 dont deux
instrumentaux et huit chansons qui sont toutes en français. J'ai
arrangé l'album, j'ai produit la musique, c'est pas comme à Abidjan ou
tu as tous tes potes de autour de toi. C'est un effort personnel…
Qu'en est-il des thèmes que tu abordes ?
Je me suis beaucoup inspiré de la guerre en Côte d'Ivoire, qui m'a
beaucoup marqué. Tu sais je suis parti en 2000 et les événements les
plus graves qui se sont passés en Côte d'Ivoire, ont eu lieu en 2002.Je
m'informais surtout sur les sites Internet, j'avais beaucoup de choses
à dire. Je parle aussi de ce que ma mère a fait pour moi, je dis aux
gens de ne pas se décourager, … Donc voilà c'est ça, l'album a été
enregistré ici à Brooklyn et masterisé à British Columbia au Canada par
un grand ingénieur en mastering qui s'appelle, Chris Hudeck.
Pour
ceux de tes fans, car il y en a plusieurs qui te sont restés fidèles,
qui attendent ton album et qui n'ont pas eu l'occasion d'écouter ces
quelques extraits que tu mets à leur disposition sur ton site Internet,
quel DDF leur promets tu ? un DDF nouveau ? un DDF américanisé ?
(Rires) Tu sais en vivant aux Etats-Unis c'est difficile de rester
totalement imperméable ; par exemple aux beats qui sont en vogue, il y
a certains sons qu'on utilise ici dans le hip hop et qu'on utilise peut
être même pas en France ou ailleurs. Donc ce que je peux leur dire
c'est que… si on veut parler en termes de pourcentage, de l'ancien DDF
il y aura 50%, 25% du tout nouveau et 25% de nouvelle inspiration côté
musique parce que c'est le premier album que je produis (j'arrange)
musicalement. Ils auront donc l'occasion de le voir, je me suis
vraiment laissé aller. Parce que j'écoute beaucoup d'albums hip hop, et
j'ai un peu l'impression que tout est aseptisé. Tu sais il y a un truc
qu'on appelle les vibes, j'en avaient mis énormément sur le premier
album. C'est-à-dire qu'on laissait filtrer notre joie, l'ambiance dans
le studio et tout ça. Il y a donc beaucoup de vibes dessus, beaucoup de
textes engagés je dirais mais ça fait un peu cliché, mais il y a
vraiment des textes très engagés pas seulement politiques mais au
niveau culturel, de la musique, au niveau du hip hop qu'on fait en Côte
d'Ivoire, en Afrique et ailleurs, en fait ce sont des messages qui me
sont très personnels, des messages dans lesquels tout jeune africain ou
tout jeune en général, pourra se retrouver.
Tu disais que la crise en Côte d'Ivoire t'a
beaucoup marqué. On le ressent d'ailleurs dans l'un des titres de ton
album Le Roi, où tu dis et je cite « Une main occulte leur a donné des
armes, ils font couler des larmes …», « Le colon revient en force en
tenue militaire »
Yeah ! l'éléphant va écraser le cheval à cornes.
Oui, est-ce un DDF amer, révolté, révolutionnaire qu'on a là ?
Tu sais quand on fait du rap, tu es toujours un peu révolutionnaire,
parce que si tu veux que les choses continuent dans la routine et que
les choses en changent pas, tu ne rappes pas. Dans ce texte là
particulièrement, un jour je regardais les informations et j'ai
beaucoup lu pendant cette crise certaines analyses d'organismes
internationaux etc pour la défense des droits de l'homme et tout, et je
me suis rendu compte que beaucoup de choses me semblaient absurdes. On
a été colonisé depuis 1875 je crois, ou 1895 par les français, et on
continue à leur accorder la priorité dans tous nos accords commerciaux,
ils mènent en général nos présidents, jusqu'à récemment par le bout du
nez, … Pour moi ça m'a semblé être un conflit d'intérêts parce que
quelqu'un qui t'a maltraité depuis longtemps, je ne vois pas comment tu
pourrais lui confier encore ton avenir. Ce texte là va sembler un peu
dur, surtout pour moi qui en général faisais des textes …
J'allais le dire…
(Rires) Je ne dirais pas que mes textes étaient à l'eau de rose, mais
ma méthode était moins radicale, dans mes textes j'insérais certaines
phrases, c'était un peu des messages subliminaux. Pourquoi je dis, ça
parce que dans mes textes …il y en a un où je parlais de la différence
entre le rap français et le rap en français, parce qu'à l'époque tout
le monde voulait rapper avec l'accent français, l'accent de la banlieue
française et parlaient de thèmes qui ne nous concernaient pas. Je
dirais donc que j'étais déjà engagé mais j'étais un peu plus soft dans
le message parce que j'évitais de choquer certaines personnes mais là
ça fait plusieurs années maintenant, j'ai mûri et la crise qui s'est
passée en Côte d'Ivoire m'a tellement touché personnellement, que
j'étais obligé de livrer le message tel qu'il venait.
D'accord, tu as eu à le dire tu n'a pas uniquement étudié durant ces années là, as-tu eu à rencontrer certains artistes ?
Oui, et les rencontres qui m'ont véritablement marquées ce sont celles
avec Queen Latifah à Manhattan, mais les deux plus marquantes en fait
c'était Wyclef Jean et Switz Beats (célèbre producteur New Yorkais).
Quand j'ai rencontré Switz Beats, je lui ai dit que je suis africain,
je fais du rap, j'aimerais avoir ton contact, je ne veux pas
d'autographe (rires). Il a été très étonné. Il m'a dit « tu vois ma
voiture ? », il avait une grosse cylindrée de luxe, il m'a dit « je
suis sûr que tu aimerais voir ma voiture », tu sais ils aiment bien
tease (taquiner). Je lui ai dit « non, je veux un deal, je veux
proposer des beats à ta boîte, » quand je lui ai dit ça, il était
étonné, il est resté quelques secondes sans rien dire avant de me
donner les contacts.
Et Wyclef ?
Oui, Wyclef tu sais, il est haïtien et eux ils sont très proches de
nous, par la langue et la culture. On a parlé de beaucoup de choses, on
a parlé de culture, il m'a donné des conseils au niveau musical, au
niveau de la production, il m'a montré certaines techniques.
Qu'en est-il des artistes ivoiriens en as-tu
rencontré aux Etats-Unis ? Kush c'est normal c'est ton frère, mais il y
a par exemple Angelo qui y était là, Kimon y est …
Oui, en fait, j'ai rencontré Angelo au concert de Kimon, donc d'une
pierre deux coups, je les ai rencontrés tous les deux. On a eu
l'occasion de se voir après ce concert. Il y a aussi un artiste reggae
ici qui s'appelle Joe Black que je rencontre souvent. En dehors de ça,
pas vraiment, c'est surtout des contacts par Internet et autres. Bon,
je suis resté en contact avec Kajeem, Fatôme, Steve (Stezo), …
Ok, là tu as cité quelques membres de votre possee
La Flotte Impériale, Stezo et Fantôme. Etant donné que toi tu as quitté
le pays tout comme Stezo et que Fantôme a quitté le hip hop pour le
reggae. Est-ce à dire que La Flotte Impériale a coulé ?
En fait tu sais, La Flotte est restée vivante dans nos esprits mais si
personne d'entre nous ne sort quoique ce soit, pour le public c'est
comme si ça a disparu c'est vrai. Mais étant donné qu'on est d'abord
des potes et qu'on garde le contact et qu'on est resté dans la musique,
il y a toujours un espoir qu'on revienne. Avec Stezo par exemple on a
un projet de se retrouver ici à New York pour faire quelque chose.
Depuis que tu es parti, le paysage musical a
beaucoup changé en Côte d'Ivoire, la star actuelle c'est le Coupé
Décalé, je ne vais pas te demander si tu sais danser le Coupé Décalé,
mais ce que tu en penses.
Hum, je sais danser le Fouka Fouka (rires). En fait c'est un phénomène
que j'observe de loin, en fait ce qui a attiré mon attention c'est que
j'étais sur un site Internet et j'ai été surpris de voir Dj Jacob
(ancienne star des deejays hip hop ivoiriens) en train de danser du
Coupé Décalé. Bon, je m'informe sur le Coupé Décalé, je ne comprends
pas toujours ce qu'ils disent, ça je l'ai dit dans l'un de mes textes
aussi.
Il y a également une nouvelle vague de rappeurs qui
est en train de s'installer. Ils mettent beaucoup plus de nouchi dans
leur hip hop. Tu en as certainement entendu parler, Garba 50, Gbonhi
Yoyoyo, …
Tu sais en fait, moi je n'ai rien contre le nouchi, ce que j'aime bien
c'est l'équilibre en fait. Il faudrait ajouter certains mots français
pour que tout le monde puisse comprendre. Moi par exemple il y a
certains mots nouchi que je ne comprends pas. Ce n'est pas parce que je
ne suis pas au pays mais il y a des mots qu'un petit groupe seulement
comprend. Garba 50, que j'aime bien, par exemple, eux ils parlent ce
que moi j'appelle le vrai langage ivoirien ou plutôt abidjanais. J'ai
aussi écouté une jeune fille qui s'appelle Nash. Bon, je suis moins
radical qu'avant, je me dis que si chacun se sent bien dans son style,
les ivoiriens savent maintenant faire la différence. Mais moi ce n'est
pas vraiment mon style, si je le fais, mon public saurait immédiatement
que je suis en train de vendre des albums plutôt que d'être vrai avec
moi-même.
Pour en revenir à ton album, tu as une idée de la période à laquelle il sera disponible en Côte d'Ivoire ?
Bon l'étape actuelle, c'est que le master est déjà en route pour
Abidjan. Mon manager sur place va discuter avec les maisons de
distributions et s'occuper de la sortie parce que je veux que l'album
sorte en Côte d'Ivoire d'abord. Il sera par la suite également
disponible sur Internet. J'attends donc le feed back de mon manager.
Le processus pour la parution de l'album au pays est donc en cours. Et toi quand reviens tu en Côte d'Ivoire ?
Moi je compte renter d'ici la fin de l'année. Tu sais en Côte d'Ivoire,
le processus pour la sortie d'un album est parfois assez long. Je pense
que l'album sortira en été, entre juin et août. Je rentrerai donc à
Abidjan durant les vacances de Noël par la grâce de Dieu ou alors en
début d'année prochaine.
Une petite question indiscrète avant de boucler. Tu
parles de ta famille depuis le début de notre entretien. Es-tu marié ?
Combien d'enfants as-tu ?
(Après un moment de silence) Tu sais j'ais toujours essayé de garder le
côté personnel de ma vie, mais bon … je vis avec quelqu'un.
Une ivoirienne ?
Oui, bien sûr ! J'aime tellement mon pays que je conçois difficilement
de vivre avec une autre. Et puis on est ensemble depuis longtemps ; et
j'ai une petite fille adorable aussi.