
A Abidjan, il y a ceux qui prennent leur petit déjeuner à la carte, et les autres qui n’ont jamais eu une carte de crédit pour espérer s’offrir, un jour, un breakfast au Sofitel. Il y a ceux qui prennent du pain au chocolat, du pain tartiné et des croissants, le matin au réveil, et les autres qui n’ont que le garba, le matin : attiéké-poisson, un peu de sel, du piment, un soupçon de cube Maggi ; et le «béton» d’énergie est assuré pour la journée. Seulement pour la journée. Pour demain, Dieu pourvoira…
Oli et Sooh font partie de cette dernière catégorie d’Abidjanais. C’est-à -dire ceux qui sont abonnés aux garbadromes (restaurants de fortune où on mange de l’attiéké accompagné de thon frit). A Yop et dans les quartiers populeux, la vie est dure pour les jeunes et tous ceux qui «se cherchent». Les rues puent la galère. Et la galère n’a pas d’état d’âme. Ici, dans les maisons toujours pleines de monde, les ventres crient famine chaque jour et les enfants, les tontons crient leur souffrance, mais personne ne les entend. Alors, du fond de Yopougon-Camp Militaire, Oli et Sooh ont décidé de faire parler la rue en devenant les porte-voix des gens qui tentent de s’en sortir les démunis, qui n’ont que leurs mollets pour aller de Yop au Plateau (et revenir), faute de moyens. Et le meilleur canal qu’ils ont trouvé pour se faire entendre, c’est la musique : le rap.
Pour entrer dans l’univers musical ivoirien, ils se sont baptisés «Garba 50». Et c’est bien pensé ! «Parce que le garba, est symbole de la survie pour les gens de la rue». Mais comment faire de la musique, entrer en studio et enregistrer un album quand on n’a pas un jeton en poche ? Dans la galère, il faut être malin. Oli et Sooh l’ont compris très tôt. Exploitant les connaissances acquises à l’école et leurs amitiés, ils travaillent patiemment pendant trois ans dans la chambre d’un copain : Sly. Sur son home studio installé à côté de son lit, ils bossent, composent et arrangent leurs chansons. Leur musique, et surtout leurs textes sont un véritable écumoire des «glô glô» d’Abidjan. Ils mettent en lumière tous les côtés obscurs de la vie des quartiers défavo-risés. On peut y découvrir, par exemple, que les souris d’Abidjan sont plus grosses que les chats censés leur faire la chasse.
Très vite, des producteurs s’intéressent à leur travail. «C’est peut-être le bout du tunnel !» se disent les deux garçons. Mais, toujours préoccupés par les gros résultats financiers, les producteurs exigent qu’ils changent leur musique. Pour faire du coupé-décalé, par exemple. «C’est ça qui marche, en ce moment». Mais Oli et son ami n’ont pas envie d’abandonner un concept sur lequel ils bossent depuis si longtemps.
Octobre 2005, ils gravent une de leurs chansons sur CD. La chanson s’appelle «Tu vas faire comment ?» Comme au garbadrome, c’est le «goûter voir». Ce single sous le bras, ils sillonnent la ville, frappent aux portes de toutes les radios. La chanson passe sur les ondes des Fm et provoque la réaction du public. De même que sur leur site internet (www.garba50.fb.bz) les demandes se font de plus en plus nombreuses. Chacun veut avoir leurs chansons. Dès lors, dans leur petit studio, ils gravent 15 chansons pour un album qui s’appellera «Y a nen pour les oreilles». Puis, avec les autres copains qui forment leur petite structure appelée «La Rue», ils se
cotisent et vont voir un imprimeur pour tirer 100 pochettes de CD. Aussitôt tirés, les 100 CD sont vendus (2000 f cfa l’unité). Avec l’argent récolté, ils font de nouveaux tirages. Même résultat. Et depuis, ça n’arrête pas.

Pour comprendre ce succès naissant, il faut revenir à l’histoire du rap en Côte d’Ivoire. Ce mouvement musical est arrivé sur les bords de la lagune Ebrié avec des couleurs et des accents occidentaux. Alors qu’aux States, le rap est né dans la rue, à Abidjan, il est sorti plutôt des quartiers huppés. Par conséquent, il n’exprimait pas les préoccupations de la rue. Et du coup, il n’a jamais pu décoller véritablement comme cela a été le cas pour le zouglou et le coupé-décalé. Garba 50 pas qui l’a bien compris se base sur des textes écrits dans le langage typiquement ivoirien (sans verser dans un nouchi abusif) pour livrer une caricature caustique de la vie de la rue. Le tout assaisonné de rimes savamment concoctées. C’est beau et hilarant. Du grand art ! Des chansons d’écoute qui touchent tout le monde.
Même s’il y a des gens qui déjeunent à la carte, chacun, ici à Abidjan, a déjà mangé de l’attiéké ou (au moins) en a entendu parler. Et on entendra parler de Garba 50.
L’album de Garba 50
(Ya nen pour les oreilles)
est disponible Ă Radio Jam
Tél. : 21 34 10 83