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Tiken jah faloly : «Je ne retournerai pas en Côte d’Ivoire sans demander la route aux Maliens»
Sunday, 26.08.2007, 03:36pm (GMT)





C'est un Tiken Jah Fakoly très optimiste pour le retour de la paix en Côte d'Ivoire et reconnaissant envers le peuple malien, qui l'a accueilli pendant cinq ans, qui nous a accordé une interview, en prélude à la sortie de son huitième album intitulé "L'Africain". Cet artiste dioula originaire du nord de la Côte d'Ivoire a réalisé son rêve le plus cher: devenir une star du reggae africain. Sa pertinence, son audace, son acharnement lui permirent de gravir rapidement les échelons de la notoriété, d'abord en Côte d'Ivoire puis dans le reste de l'Afrique francophone, où il occupe désormais une place prépondérante.

En France, ses albums «Françafrique» et «Coup de Gueule» ont été certifiés disques d'or et, en 2003, il décrocha une Victoire de la Musique. Mais cette popularité lui a valu de terribles inimitiés et, en 2002, alors que la situation se dégrade dans son pays, et qu'une chasse aux "étrangers" est lancée, il s'installe à Bamako, au Mali. Tiken nous a accueillis dans sa structure Fakoly Production, sise à Niamakoro. "L'Africain" a été enregistré dans le studio que Tiken a ouvert à Bamako, le «H. Camara», du nom de ce comédien ivoirien qui l'avait hébergé à ses débuts. C'est la première fois qu'étaient réunis en studio les musiciens qui l'accompagnent habituellement en tournée.

De Bamako à Londres en passant par Paris, la réalisation de Kevin Bacon et de Jonathan Quarmby (producteurs anglais du premier album de Finley Quaye) donne à l'opus une étonnante touche "roots" futuriste faisant de L'Africain l'album le plus traditionnel et le plus contemporain en même temps de Tiken à ce jour. Cela résonne comme une promesse de retour et d'unité, un acte de foi en l'avenir par un héros d'aujourd'hui. Tiken nous parle de cet album, du retour de la paix dans son pays, la Côte d’Ivoire et de son éventuel retour à Abidjan.

 

Bamako Hebdo  : Cela fait  longtemps qu'on ne vous voit plus à Bamako?

Tiken Jah Fakoly :

Je travaille sur mon nouvel album qui s'appelle "L'Africain". Il doit sortir le 24 septembre 2007, partout dans le monde à la même date. J'y parle beaucoup de l'Afrique, j'y défends l'Afrique. Quand je critique les hommes politiques africains dans mes chansons, j'ai remarqué que c'est quelquefois mal interprété. Les gens, à l'extérieur de notre continent pourraient penser que c'est toute l'Afrique qui est comme ça. J'ai donc décidé, à travers cet album, de montrer un autre visage de l'Afrique. C'est vrai, il y a le mauvais comportement des politiques, il y a la corruption.

 Certes, il y a beaucoup de choses qui vont mal, mais l'Afrique est un beau continent, accueillant, fraternel. Il me fallait donc vraiment montrer tous les bons côtés de l'Afrique et parler du nécessaire rassemblement des Africains. Quant je dis des Africains, je parle aussi des Antillais, des Jamaïcains, des gars de la  Guadeloupe, de la Martinique, d'Haïti. Tous ceux-là, pour moi, sont des Africains.

Dans cet album, je leur lance un appel afin qu'ils regardent vers l'Afrique. Je préfère m'arrêter là pour le moment. Après la dédicace de l'album, je donnerai les autres détails.

Comment s'est déroulé l'enregistrement?

 L'album a été enregistré, je dirais à 90%, à Bamako. Ce qu'on appelle la partie " basse-batterie ", qui est le soubassement d'un album, a été enregistrée ici, dans le studio H Camara (du nom d'un comédien ivoirien qui m'a hébergé à mes débuts et qui depuis a été assassiné par les Escadrons de la mort). Après, on est partis à Paris. On a retravaillé ce qu'on avait fait ici. Après, on est revenus ici pour ajouter tout ce qui est instruments traditionnels. Toumani Diabaté a joué ici.

Le guitariste mandingue très, très connu qui s'appelle Petit Kondé a joué ici. Le jeune qui joue du kamalen n'goni, franchement je ne me rappelle pas son nom, a joué ici. On a aussi du sokou, qui a été utilisé sur un titre qui s'appelle Soldier. Donc disons que l'album a été enregistré en grande partie dans mon studio.

Quand les gens écouteront le son, ils sauront la valeur du studio que j'ai monté à Bamako.

A combien d'albums en êtes-vous aujourd'hui?

 J'en suis maintenant à huit. Après Djely, Misiri, Mangercratie (1996), Cours d'Histoire (1999), Le Caméléon (2000), Françafrique (2002) et Coup de Gueule (2004), avec l'Africain cette année ça fait huit. Sur l'Africain, il y aura seize titres en Afrique et douze seulement en France.

 J'ai décidé de mettre seize titres pour l'Afrique parce que je suis Africain et engagé. Je suis un panafricain, je le dis. Je fais d'abord ma musique pour les Africains. Les autres peuvent aussi en bénéficier après, mais ma priorité c'est l'Afrique. On dira que je ne gagne pas d'argent ici, mais je m'en fous.

Quand je commençais à faire de la musique, je ne pensais pas que j'allais gagner de l'argent avec. Donc je le fais parce que j'ai envie de faire passer un message.
 

Il n'y aura donc pas de double sortie pour cet album?

 Non, non. Les Africains écouteront l'album le même jour que les Français, les Américains, les Canadiens, les Suisses. Partout, tout le monde ira au magasin le même jour, le 24 septembre 2007.

Que représente Bamako pour Tiken aujourd'hui?

 Bamako ? Je dirai le Mali. Le premier jour que je suis arrivé ici, le message qu'on m'a dit c'est "tu es parti de chez toi, tu es venu chez toi". On me l'a dit et on me le prouve tous les jours, même quand nous avons eu des problèmes avec des gens.

Le Chef de l'Etat lui-même m'a prouvé que j'étais ici à la maison. Je dis que pour moi c'est très très important. Je suis chez moi au Mali et je profite de vos colonnes pour saluer tous les Maliens, je dis bien tous les Maliens, parce que même quand je vais dans un petit village du Mali tout le monde me connaît. Ma Maman venait souvent me voir. C'est pourquoi je lui ai acheté un 4x4 pour qu'elle se déplace à l'aise.

Avant, elle voyageait avec des camions de transport. Un jour, son véhicule est tombé en panne dans le Wassoulou. Là-bas, elle a marché deux kilomètres pour arriver dans le village le plus proche. Quand on a su que c'était la maman de Tiken Jah, les gens ont fait la cuisine pour elle. Le lendemain, tout le monde est venu la saluer, elle devenue une star. Vraiment, je suis chez moi au Mali et je ne finirai pas de remercier les Maliens. 

Des rumeurs  faisant état de votre retour imminent à Abidjan circulaient dernièrement…

 La guerre semble enfin être finie. Il y a des politiques qui ont fait des gestes. Même s'il n'est pas sûr que ce soient des gestes sincères, ce sont des gestes qu'il faut apprécier. Je suis aujourd'hui un artiste qui a la chance de faire la fierté de toute l'Afrique. Les Ivoiriens aimeraient bien que je revienne, mais, moi, cela fait cinq ans que je suis au Mali, que j'ai été traité comme un fils du Mali. Je dis donc qu'avant de repartir m'installer en Côte d'Ivoire, il y a beaucoup de procédures à respecter. Je dois d'abord faire un concert au cours duquel je vais demander à mon public l'autorisation d'aller faire un tour en Côte d'Ivoire et de revenir. Avant, je demanderai audience au chef de village, qui est le Président de la République du Mali, pour remercier le peuple malien et lui "demander la route". Je ne peux pas, après tout ce que le Mali m'a donné, me lever comme ça et aller en Côte d'Ivoire. Il y a déjà une délégation d'artistes ivoiriens qui est venue me voir, chaque jour on me réclame, mais je pense qu'il me faut suivre toute la procédure normale.

Donc votre départ du Mali n'est pas pour demain?

 Ah ! Disons qu'il y a cette procédure que je dois suivre. Et puis bon, au niveau sécurité en Côte d'Ivoire, il faut que toutes les conditions soient réunies pour que j'y revienne. J'ai acheté une maison au Mali. Quand on a acheté une maison quelque part cela veut dire qu'on a un pied là-bas, cela veut dire qu'on y a des racines, une base. C'est vrai qu'il y a eu des rumeurs disant que je voulais repartir, parce qu'une délégation était venue de Côte d'Ivoire pour me demander de rentrer. Quand les gens se déplacent pour venir te voir, il y a des manières de les satisfaire. Donc je dis que j'irai en Côte d'Ivoire mais qu'il y a des choses à faire avant, pour rester correct avec les Maliens.

Que pensez vous des accords de Ouagadougou?

Je pense qu'aujourd'hui la Côte d'Ivoire est malade et que tout remède qui peut guérir cette maladie est bon à prendre. Les accords de Ouagadougou ont été signés par Laurent Gbagbo et Soro Guillaume. Ils ont aussi allumé la Flamme de la paix à Bouaké. Maintenant, les Ivoiriens commencent à espérer l'instauration effective de la paix. Mais il faut dire que les gens ont été surpris, je dirais même qu'ils sont restés sur leur faim un tout petit peu, parce qu'il y avait des acteurs politiques qui étaient absents.

Bédié n'était pas là, Alassane n'était pas là. Concernant les raisons invoquées pour leur absence, il paraît qu'ils auraient exigé que les élections soient supervisées par un représentant de l'ONU, ce qui est vrai. Dans un pays en convalescence comme la Côte d'Ivoire, on ne peut pas espérer organiser des élections libres et transparentes si elles sont pas bien arbitrées. On pourrait dire qu'aujourd'hui, à l'heure où je vous parle, on connaît déjà le résultat de la présidentielle en Côte d'Ivoire, si les élections sont organisées dans ces conditions-là ! Moi, Tiken Jah Fakoly, ce que je veux pour la Côte d'Ivoire c'est une paix durable.

Si l’on veut une paix durable, il faut que ça soit une paix composée de justice, d'égalité. Une paix composée de justice et d'égalité est une paix qui serait obtenue après une élection libre  et transparente. Pour moi, des élections libres et transparentes aujourd'hui, sans une supervision des représentants de la communauté internationale, qui vont jouer le rôle d'arbitre, c'est pratiquement impossible. Je suis content que Soro et Gbagbo s'entendent bien, mais je reste un tout petit peu sur ma faim. Mais je me dis : les Ivoiriens veulent la paix, les Africains veulent la paix, parce que la guerre en Côte d'Ivoire ça concerne toute l'Afrique. Tout le monde veut la paix, donc tout remède qui peut nous amener un tout petit peu d'espoir est bon à prendre. Je suis content et je félicite tous les signataires des accords de Ouagadougou. Mais, pour que la Côte d'Ivoire ait une paix durable, il faut éviter que ces élections - parce que ces élections seront très très importantes dans l'histoire de la Côte d'Ivoire et très très importantes pour la paix en Côté d'Ivoire - donc il faut éviter qu'au lendemain des élections, des gens viennent dire qu'il y a eu des tricheries, qu'il y a eu ceci ou cela. Il faut qu'il ait  quelqu'un de neutre pour organiser ces élections, car, aujourd'hui nous avons un ministre de l'Intérieur qui est un petit de Gbagbo, nous avons Soro qui est Premier ministre, mais qui n'est pas candidat, donc qui n'a pas forcément d'intérêt immédiat. Vous voyez, le problème, il est là. C'est un peu inquiétant.

Est-ce que les élections pourront se dérouler en 2008, comme souhaité par le Président ivoirien?

 C'est possible si les promesses sont respectées, si les raisons pour lesquelles les jeunes Ivoiriens ont pris les armes sont résolues. Parce qu'il y a des raisons qui ont poussé ces jeunes-là à prendre des armes. Ils ont pris les armes parce qu'ils n'ont pas de cartes d'identité, parce qu'ils sont regardés comme des étrangers dans leur propre pays et surtout parce que les richesses de la Côte d'ivoire ne sont pas partagées équitablement.

Ceux qui ont été au pouvoir pendant trente trois ans, tout le monde sait comment ils ont privilégié une partie du pays par rapport aux autres. Il y a des zones  qui  ont été électrifiées et bitumées alors que, quand tu arrives dans certaines localités  de Côte d'Ivoire, il y a des escaliers partout sur les routes. Il y a plein de villes et  de villages qui ne sont pas électrifiés. Je pense que c'est d'abord à cause du partage inéquitable du gâteau que certains ont pris les armes.

Si les vrais problèmes sont résolus, si l'identification est faite, si les listes électorales sont bien établies et bien révisées, je pense que c'est possible. Mais tout ça dépendra de l'arbitrage de ceux qui vont organiser les élections. Je sais que la Côte d'Ivoire a envie d'être autonome. Je sais que nous pouvons être autonomes, mais c'est un pays qui est en convalescence, comme le Congo Kinshasa ou RDC.

En RDC, il a fallu l'arbitrage de la communauté internationale pour que les élections se passent bien. Je pense qu'aujourd'hui, si Bédié gagne sans un arbitrage international, Alassane et Gbagbo diront que ce n'est pas bon.

Si Gbagbo, surtout si Gbagbo gagne, ils vont dire qu'il a triché. Je pense que Gbagbo a posé des actes qui sont à saluer. Maintenant, il faut qu'il essaye d'aller jusqu'au bout, qu'il accepte la présence d'un représentant de l'ONU qui soit là pour simplement arbitrer, pour éviter qu'au lendemain des élections il n'y ait pas une autre rébellion. Parce que c'est possible, car on n'est pas encore sorti de l'auberge. Ces élections sont décisives. Si elles se passent bien, on deviendra un pays bien avancé en matière de démocratie, comme le Mali, comme certains autres pays africains. Mais si les élections se passent mal, on risque de retourner à la case départ.

Revenons à la musique. Avant la sortie de l'Africain, avez-vous des concerts en vue?

 Avant, bien sûr, j'ai des dates. Ensuite, après la sortie de l'album, à partir de novembre, je ferai cinq concerts par semaine jusqu'au 28 novembre.

Le 1er décembre, je serai au Stade Omnisports Modibo Keïta et le 2 à Kayes. J'aimerais aussi faire un concert le 4 décembre, soit au CCF soit au Palais de la Culture, pour le public qui n'aura pas pu venir au Stade. Après on va continuer sur Bobo et Ouagadougou et, après, on va aller en Guinée Conakry, à Kankan et Labé. En somme, tout le mois de décembre nous allons tourner en Afrique de l'Ouest.

Abidjan n'est pas au programme?

 Abidjan  va être au programme. Cela dépendra de l'évolution de la situation et du contexte dans le quel le concert va être organisé, parce que je ne veux pas faire un concert parrainé par Soro Guillaume ou Laurent Gbagbo.

En fait, ça peut être un concert parrainé par  Soro ou Gbagbo, mais je ne veux pas que les gens prennent de l'argent à la Présidence pour organiser ce concert. Je n'ai pas envie qu'on aille prendre de l'argent en mon nom. Moi, je veux un truc à la jamaïcaine.

Le concert pour la paix qui a été organisé en Jamaïque, à l'époque, avait été financé par les jeunes de deux partis politiques qui étaient en guerre. Je souhaite aujourd'hui que les jeunes des Forces Nouvelles mettent de l'argent, que les jeunes de Blé Goudé à Abidjan mettent aussi de l'argent. Qu'ils se mettent tous ensemble pour organiser un concert à Abidjan et à Bouaké pour la paix. Il ne faut pas que les gens profitent du concert pour la paix pour se faire de la publicité. J'attends des gens qu'ils viennent me voir et qu'ils me donnent des garanties. Même si Gbagbo et Soro président le concert, ça ne sera pas un concert financé par eux, parce que dès qu'ils vous donnent de l'argent, ils viennent en patrons. Ils ne nous donnent pas à manger, donc je veux qu'ils viennent s'asseoir au stade comme tout le monde. Nous nous serons là pour faire passer notre message, pour dire : voilà, maintenant là c'est bon. Je ne veux pas faire un concert avec des discours politiques, mais un concert avec de la musique, où tous les jeunes sont invités, où le Président est là, où le Premier ministre est là, où tout le monde est là. C'est la musique qui fera passer les messages de paix. Les politiques ont déjà fait passer leurs messages à Bouaké et à Abidjan, ils sont toujours à la télé. Ce jour-là, ce sont les artistes qui devront faire passer leurs messages.

Le mot de la fin?

 Je dis merci au peuple malien pour l'accueil qui m'a été réservé pendant tout mon séjour. Je suis ici chez moi et je m'y sens très bien. Tous les Ivoiriens qui sont venus me voir ici m'ont trouvé à l'aise. Je salue  toutes les populations maliennes, du plus petit village à Bamako.

Si je pouvais passer dans toutes les familles pour dire merci, je l'aurais fait avec plaisir. Je profite donc de votre journal pour le faire. Je le répète : si je dois repartir pour la Côte d'Ivoire, je demanderai d'abord la "route" au peuple malien, à travers le Président de la République et à travers un concert au stade Modibo Keïta. De toute manière, même si je rentre en Côte d'Ivoire, cela ne sera pas un adieu au Mali, mais plutôt un au revoir.


bamako hebdo







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